Il sera pianiste

 

Dès sa plus tendre enfance, André Boucourechliev était, serait musicien. Dans un milieu familial cultivé et mélomane, ses dons furent vite détectés et encouragés. Non pas que l'on voulut faire de lui un enfant prodige, mais son éducation double, classique et musicale, le dotait des moyens d'une carrière internationale. Piano quotidien, certes, avec sa tante Dora Boucourechliev, formée à Dresde, école primaire puis collège français, une année dans un "collège de langues" où il apprend l'allemand et le russe (il y ajoutera facilement l'anglais et l'italien) avant de préparer le baccalauréat dans un lycée d'Etat.

 

Ce n'est qu'en 1946, à 21 ans, qu'il entre au conservatoire de Sofia comme pianiste et travaille avec Andrei Stoïanov et Panka Pelischek, de formation pragoise, tout en se produisant dans le grand répertoire.

 

En 1948, un "Concours national d'interprétation musicale", ouvert à tous les instruments, est instauré, et l'ambassade de France offre au lauréat une bourse d'études à Paris. "A la fin du concours, se rappelait Boucourechliev, je jouais le concerto de Liszt et j'avais l'impression de jouer ma tête. Eh bien, j'ai gagné".

 

J'ai toujours su que je vivrais à Paris

 

De fait, "apatride asilé bulgare" à l'expiration de son visa, ayant épousé, en 1954, une française, Jeanne Bayet, fille de Jean Bayet, membre de l'Institut, il est naturalisé en 1956 ; il mourut à Paris en 1997. Pendant près de 50 ans il a été, comme compositeur et comme "écrivain de musique", une figure importante d'une avant-garde française riche de personnalités exceptionnelles et ouverte sur l'extérieur.

 

Arrivé à Paris comme pianiste, Boucourechliev obtient en 1951 la licence de concert de l'Ecole normale de musique, le jury étant présidé par Alfred Cortot. Il se produit à la salle Gaveau en 1955. Il participe alors à la "Meisterklasse" de Walter Gieseking dont la personnalité "maintient en lui la pulsion pianistique" et qui mourra en 1956. Déjà Boucourechliev compose ; il inaugure aussi brillamment son activité d'«écrivain de musique» avec un livre sur Schumann, toujours très lu.

 

Cette période des choix (Boucourechliev a trente ans) est aussi celle de l'émergence de la musique atonale, à laquelle il participe non seulement par ses articles mais par ses premières ouvres, instrumentales ou électroniques.

 

Les œuvres de cette période, Textes 1 et 2 pour bandes magnétiques, Musique à 3, la Sonate pour piano traduisent par des durées variables, des formes mobiles, les préoccupations qui sont déjà les siennes et qui seront toutes créées ou reprises par les concerts du Domaine musical.

 

L'auteur des Archipels

 

Deux ouvres antérieures aux Archipels doivent être ici citées, ouvres accomplies, qu'il s'agisse de Musiques nocturnes pour 3 instruments, ouvre fermée comportant des éléments libres, ou de Grodek (1963) pour soprano et 4 instruments, qui inaugure l'ouvre vocale de Boucourechliev, relativement restreinte mais puissante et originale.

Archipel 1 (1967) est postérieur à un long séjour de Boucourechliev aux Etats-Unis, au cours duquel il a rencontré nombre de compositeurs, retrouvé Earle Brown de retour de Paris, suivi de près une avant-garde féconde et radicale. Il disait lui-même que, si le projet d' Archipel 1 était antérieur à ce séjour, l'ouvre n'aurait pas été ce qu'elle est sans cette expérience.

 

Véritables parangons du genre, Archipel 1 et les ouvres qui le suivent proposent de nombreux schémas eux-mêmes variants que les interprètes agencent librement dans un "jeu de répliques et d'altercations vives". Hauteurs, profils mélodiques, registres, durées et débits, dynamiques... soigneusement pensés et écrits pour permettre des relations variables et complexes, ne font aucune place au hasard.

 

Après Archipel 1, obéissent au même principe Archipel 2 (1968) pour quatuor à cordes, Archipel 3 (1969) pour piano et 6 percussions, Archipel 4 (1970) pour piano. Anarchipel (1970), enfin, pour 6 instruments, marque l'explosion possible de la forme, éclatée en autant de partitions solistes que d'instruments.

 

Ces ouvres, jouées dans le monde entier, constituent une interprétation personnelle et convaincante des notions et des recherches de leur époque, auxquelles la musicalité n'est jamais sacrifiée.

 

Les grandes formes

 

A partir de 1970, Boucourechliev aborde de façon magistrale les grandes formes. Après Ombres, hommage à Beethoven (1970) pour orchestre à cordes, se succèdent Faces pour deux groupes de musiciens (1972), Amers pour 19 instruments (1973) et le C oncerto pour piano et orchestre (1974).

 

Dans Faces deux chefs doivent réagir aux initiatives l'un de l'autre, construire la forme dans l'écoute réciproque, comme dans les Archipels. Amers présente, sur une unique et immense feuille, une rose des vents offerte à tous les choix du chef. Les composantes restent ouvertes et les rencontres inépuisables. Dans Ombres, hommage à Beethoven, le chef d'orchestre pose à deux reprises sa baguette et laisse s'exprimer le choix par les musiciens de figures écrites par le compositeur : telle citation presque fidèle du maître, telles autres à peine reconnaissables, fugitives, ambiguës, empruntées principalement aux quatuors.

 

Par ces techniques variées, il ne s'agit pas de conjuguer des différences mais de susciter la vigilance et l'écoute des musiciens comme des mélomanes, la surprise et le jeu et les réactions.

 

Du piano à l'opéra

 

Dans les Six études d'après Piranese (1975), le compositeur reprend les recherches menées dans la partie de piano du Concerto. Il en fait six études d'exécution transcendante, dans la tradition de Liszt et de Debussy. C'est une de ses ouvres les plus ouvertes.

 

Boucourechliev se tourne de nouveau vers la musique électronique pour une ouvre importante, Thrène (1974) sur "Pour un tombeau d'Anatole", d'après Mallarmé. La voix sous tous ses aspects en fournit l'unique matière.

 

Les années suivantes furent largement consacrées à la voix. L'opéra Le nom d'Oedipe (1978), texte d'Hélène Cixous, commandé par le Festival d'Avignon, y fut créé la même année. Suivirent les 3 extraits du Nom d'Oedipe (1978) pour soprano et piano, Lit de neige sur un poème de Paul Celan (1984), pour soprano et 19 instruments, et Le miroir : sept répliques pour un opéra possible (1987) pour mezzo-soprano et orchestre.

 

Parallèlement, Boucourechliev compose pour la musique de chambre, notamment ses 2ème et 3ème quatuors à cordes. Citons également Orion II pour 5 cuivres et 2 percussions et La chevelure de Bérénice pour ensemble de 20 instruments.

 

Dans la dernière ouvre de Boucourechliev, Trois fragments de Michel Ange (1995), soprano, flûte et piano chantent sourdement "l'alma stanca", l'âme lasse.

 

"L'écrivain de musique", le passeur

 

Parallèlement à son activité de pianiste, puis de compositeur, Boucourechliev contribua activement aux débats entre musiciens sur le sérialisme, l'atonalité, la musique électronique, la forme ouverte ou aléatoire. Les rencontres de Darmstadt, les Festivals de Venise, de Royan puis de La Rochelle étaient des lieux de discussion passionnée entre les compositeurs. Boucourechliev y participait et en rendait compte dans ses tribunes habituelles : la NRF, Preuves, Esprit.

 

Il a également touché une large et amicale audience à travers d'innombrables articles, critiques, interviews, émissions de radio ou de télévision qui, sans dédain ni intimidation, participèrent à l'évolution des esprits à l'égard de la musique actuelle.

 

Un gros volume de ses articles de fond doit paraître l'année prochaine.

 

Cet esprit d'ouverture, cette joie de convaincre se prolongèrent dans une carrière universitaire tardive, à l'Université d'Aix-en-Provence, pendant sept ans, puis à l'Ecole normale supérieure où il a marqué une génération plus jeune.

 

Il publia plusieurs ouvrages devenus classiques sur Schumann, Beethoven, Chopin, Stravinsky et Debussy. Il mena enfin une ambitieuse réflexion sur "Le langage musical" dans laquelle il incite les mélomanes à explorer directement et de l'intérieur le phénomène musical pour interroger les ouvres, les styles, les formes.

 

 

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Boucourechliev au piano (1952)

 

André Boucourechliev

1925-1997

Boucourechliev travaillant avec son magnétophone. Photo : Souse

 

Boucourechliev travaillant avec son magnétophone.

Boucourechliev à son bureau avec la partition Archipel 3. Photo Jean Pimental/Kipa

 

Boucourechliev à son bureau avec la partition Archipel 3

Boucourechliev devant la partition Archipel 1. Photo : Michel Lavoix

 

Boucourechliev devant la partition Archipel 1

Boucourechliev dirige Faces. Photo : Studio Klein

 

Boucourechliev dirige "Faces"

Boucourechliev et Georges PLudermacher (Archipel 3). Photo : Studio Klein

 

Boucourechliev et Georges Pludermacher (Archipel 3)